Journal
du Dimanche du 7 mars 2004, cahier Ile-de-France
Malika Maclouf
" 130 mètres de haut, vous vous rendez compte ? C'est presque le 2e
étage de la Tour Eiffel !" Présidente de l'association Sauver (Sauvegarde
d'Arnouville et union pour la vigilance sur l'environnement et la région),
Marie-Christine Piot s'élève contre le projet de construction d'éoliennes
dans la région d'Arnouville-lès-Mantes et Hargeville (78).
D'autres projets sont envisagés près de Thoiry, Jumeauville et Andelu,
au Sud de Mantes. Deux entrepreneurs, la Compagnie du Vent et Total,
souhaitent en effet implanter sur deux sites voisins (mais chacun pour
leur compte) une trentaine d'éoliennes au total.
Pour produire de l'électricité, le premier veut exploiter un gisement
éolien* répertorié et le second, profiter de la présence d'une installation
électrique voisine pour insuffler la production des éoliennes dans le
réseau. Certains riverains ne l'entendent pas de cette oreille et de
nouvelles associations ont vu le jour depuis que le projet est connu
de tous.
" Nous avons découvert le pot-aux-roses en septembre dernier, lorsqu'un
anémomètre (mât de mesure du vent ndlr) a été construit, s'indigne la
présidente de Sauver. Nous n'avions reçu aucune information préalable,
c'est scandaleux ! "
Pour les industriels, l'heure est seulement à la prospection : " Nous
ne cachons rien car nous ignorons si le gisement est rentable et si
nous l'exploiterons ", affirme la Compagnie du Vent. " Il aurait été
difficile d'impliquer plus en amont les habitants, ajoute Gilles Cochevelou,
directeur des énergies renouvelables chez Total. Nous avons tout de
même organisé 6 réunions d'information et une visite de notre ferme
éolienne expérimentale à Mardyck, près de Dunkerque, pour une soixantaine
d'élus et d'administrés. "
Ce qui hérisse les opposants au projet, c'est avant tout la pollution
visuelle car " les éoliennes détruisent les paysages et les perspectives
", estime un spécialiste qui requiert l'anonymat. " Et nous ne croyons
guère au tourisme éolien ", ajoute Marie-Christine Piot..
Les industriels se veulent rassurants : " Nous ne construisons aucune
éolienne à moins de 500m des habitations ", assure Gilles Cochevelou.
Une distance suffisante, selon lui, pour faire oublier le gigantisme
de la structure et rendre le bruit des pales inaudible.
Pour ce qui est de la stérilisation des terrains, occasionnée par la
construction des fondations (une dalle de béton du volume d'une piscine
olympique pour chaque éolienne), il assure : " La dalle est recouverte
d'1m50 de terre, c'est suffisant pour labourer. "
L'utilité même de l'énergie éolienne est contestée par les associations
et les spécialistes. " Elle est très aléatoire, poursuit notre ingénieur
anonyme: les éoliennes tournent un quart de l'année en moyenne. C'est
vraiment peu, ça ne dispense pas d'être couplé au réseau et ça ne permet
pas de lutter contre l'effet de serre. "
Total affirme le contraire : " Ce raisonnement vaudrait dans un pays
où il n'y a aucune centrale. Chez nous, chaque mégawatt produit avec
de l'énergie renouvelable évite de brûler du gaz ou du charbon pour
produire de l'énergie thermique. "
On oppose aussi à l'énergie éolienne sa cherté: en vertu de l'amendement
Cochet voté en 2000, EDF est tenue de l'acheter à un prix 4 fois plus
élevé que l'électricité classique. " Ca n'a aucun sens et bien des parlementaires
souhaitent l'abrogation de cet amendement ", assure Marie-Christine
Piot.
Il faut bien, cependant, trouver un moyen de remplir les objectifs fixés
par l'Union européenne : la France doit remplacer 21% de sa production
par de l'électricité d'origine renouvelable. " Nous en sommes à 14%
grâce à l'hydraulique, continue Gilles Cochevelou, mais cela fait des
années que nous ne progressons plus. Le rapport Besson paru fin 2003
montre que l'éolien est la seule solution pour rattraper notre retard.
Alors que la France traîne au 11e rang sur 15 en terme d'installations,
elle dipose tout de même du 2e gisement éolien européen! "
Le spécialiste estime, lui " qu'il existe des alternatives plus intéressantes,
telles que l'énergie géothermique profonde. En réalité, Total veut mettre
un pied dans la production directe d'énergie.
L'éolien lui permettrait d'alimenter des piles à combustible pour remplacer
les moteurs à essence. C'est une bonne idée mais ce n'est pas chez nous
qu'ils doivent venir expérimenter ! " Aujourd'hui, malgré tout, le secteur
a le vent en poupe si l'on en juge par la quantité et l'importance des
projets qui font leur apparition.
Une entreprise allemande veut ainsi constuire un champ de plusieurs
centaines d'éoliennes entre le Touquet et Béthune. En Ile-de-France,
29 sites ont été retenus (19 en Seine-et-Marne, 9 dans les Yvelines
et 1 dans le Val d'Oise).
A Arnouville, Total et la Compagnie du Vent, espèrent avoir bouclé leur
affaire, si elle est viable, d'ici fin 2007. " Quoiqu'il en soit, rien
ne se fera sans l'aval des populations concernées ", insiste la présidente
de Sauver. Des populations qui, si l'on en croit les deux industriels,
seraient moins hostiles qu'il n'y paraît...
*lieu où le vent souffle intensément et souvent