L'Express,
no. 2737
La semaine de Claude Allègre, jeudi 18 décembre 200
L'énergie, encore
Nous voudrions tous utiliser une énergie non polluante, bon marché et
qui nous rende indépendants. Mais les réalités sont là, et il faut choisir
sans pour autant se résigner Mon article sur l'énergie électrique et
l'EPR (voir L'Exress du 30 octobre) a provoqué des réactions passionnées
inhabituelles. Certains m'accusant d'être un pronucléaire, d'autres
un antinucléaire.
Pour ceux qui me pensent antinucléaire parce que je ne considère pas
qu'il y a urgence pour la France à construire l'EPR, je précise mon
point de vue. L'énergie nucléaire est, à mon avis, la seule source d'énergie
qui, aujourd'hui, maximise le rapport production-coût et dont les nuisances
sont pour un temps acceptables. La formule «pour un temps» est essentielle,
car je suis très conscient des dangers potentiels que font courir aux
générations futures les déchets à vie longue.
C'est pour cela que je me suis opposé à l'enfouissement aveugle en profondeur
dont les risques géologiques étaient, selon moi, considérables et que
je me suis battu pour une solution de subsurface, réversible, permettant
de surveiller les déchets et, si de nouvelles technologies se faisaient
jour dans le futur, de pouvoir les retraiter ou les détruire. Mais c'est
pour moi un pis-aller.
La solution reste la construction de centrales propres où les déchets
radioactifs à vie longue s'autodétruisent. Lorsque j'en ai eu l'occasion,
j'ai stimulé cette recherche. Une meilleure solution encore serait un
surgénérateur détruisant ses propres déchets, ce qui serait peut-être
plus simple à réaliser et permettrait des économies d'uranium. Malheureusement,
la technique des surgénérateurs se heurte aujourd'hui au problème du
fluide échangeur de chaleur. Ce ne peut être l'eau, comme dans les centrales
classiques: la chaleur à évacuer est alors trop grande.
Lorsqu'on se tourne, ainsi que l'avaient essayé les Soviétiques, vers
de meilleurs conducteurs de la chaleur tels le sodium liquide ou le
plomb fondu, on tombe sur des problèmes de corrosion et de matériaux
aujourd'hui non résolus. On a fermé Superphénix pour cela: de panne
en panne, cette centrale était devenue un gouffre financier. Quant à
l'EPR (réacteur à eau pressurisée), il a été conçu dans un contexte
totalement différent d'aujourd'hui. On pensait qu'il faudrait renouveler
les centrales en 2012-2025. Certes, en matière de sécurité, de modernisme
technique et de rendement, le réacteur est un immense progrès par rapport
aux centrales actuelles, mais il a les mêmes défauts en matière de déchets
que les réacteurs classiques.
Comme le contexte a changé, que nos centrales peuvent durer beaucoup
plus longtemps qu'on ne le pensait, que l'Allemagne nous laisse le fardeau
sur le dos, que le contexte budgétaire est terrible, je dis simplement:
«Attendons.» Alors, bien sûr, les responsables de la filière nucléaire
rétorquent: «Il faut donner du travail à la société Areva, et il y a
des marchés à l'étranger!» L'entreprise n'a qu'à financer la construction
de l'EPR sur ses fonds propres. Pourquoi l'Etat français devrait-il
payer? Mon attitude est raisonnée, de même qu'elle l'était lorsque,
malgré la pression de quelques-uns, je refusai d'abandonner le nucléaire
ainsi que l'avaient fait les Allemands. C'était une folie!
Pour autant, je ne néglige pas les énergies de substitution. J'ai été,
je crois, l'un des précurseurs de la géothermie dans l'Hexagone. Si
cette énergie devait, à l'avenir, devenir la source d'énergie dominante
aux Antilles et à la Réunion (à la Guadeloupe, la centrale de Bouillante
fonctionne, et l'on va inaugurer son extension), elle n'est malheureusement
pas en France une source décisive. On ne peut que faire mieux, ici ou
là, comme le montre le projet de centrale développé à Soultz (Alsace).
L'énergie
éolienne est certes intéressante mais, outre qu'elle dépend du vent,
ce qui la rend fluctuante, elle détruit totalement les paysages dès
lors qu'elle est développée à grande échelle. Pourquoi M. Mamère n'installe-t-il
pas de batteries d'éoliennes à Bègles? Il verrait la réaction de la
population. Demandez aux habitants du cap Corse ce qu'ils en pensent...
Certes, localement, l'énergie éolienne peut être une énergie d'appoint,
surtout si l'on peut l'installer en mer assez loin des côtes (mais c'est
alors assez coûteux). Ce n'est cependant pas la solution. Sur le papier,
le solaire est inépuisable, propre, continu, bref idéal. Malheureusement,
on ne sait pas concentrer cette énergie pour produire de grandes quantités
d'électricité.
Les recherches avec le four solaire d'Odeillo (Pyrénées-Orientales)
ainsi que la centrale Themis (près de Perpignan) se sont soldées par
un échec. Le solaire peut alimenter des satellites, chauffer des maisons,
propulser sans doute des voitures, des bus en pays chaud. Ce n'est pas
mal. Plus est impossible. Quant aux centrales à combustibles fossiles
vers lesquelles vont se tourner les Allemands après l'interdiction du
nucléaire, elles produisent du gaz carbonique qui s'échappe dans l'atmosphère
et contribue à la perturbation du climat. Tant qu'on n'aura pas trouvé
un système efficace et rentable pour piéger le CO2, l'importance de
ces méthodes va décroître.
Elles utilisent en outre des réserves naturelles de charbon, de pétrole
et de gaz, matières premières précieuses qui sont à la base de toute
la chimie de transformation. Il faut, évidemment, diversifier autant
que faire se peut les sources d'énergie. Nous voudrions tous, également,
utiliser une énergie non polluante, bon marché et qui nous rende indépendants
de l'étranger. Mais les réalités sont là, et il faut choisir sans pour
autant se résigner. Sans oublier que la négation de tout et le retour
aux cavernes n'est pas ce que la majorité d'entre nous souhaite!
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